J’ai jeté le bébé avec l’eau du bain


Facilement, d’un coup. Comme ça. Et je me suis rendue compte que je n’avais jamais rien lu qui aurait pu me préparer pour ça.

À 29 ans, je suis tombée enceinte. Par accident, évidemment. J’ai toujours su que c’était comme ça que ça arriverait. Mais, je pensais que je serais en couple, heureuse, comblée. Je pensais que l’évènement serait un choc qui nous rendrait fous de joie, fébriles. Que je pourrais annoncer la nouvelle à ma famille et à mes amis dans l’étonnement, les trompettes, les rires et les larmes.

À part mes parents et leurs amis qui ont tout fait pour avoir des enfants, je ne connais personne qui ont prévu le coup. Mes amis n’en ont pas. Je connais même une fille qui a eu plus de cinq avortements. Ma Soeur joue à la roulette russe régulièrement, plusieurs de mes amies détestent la contraception mais ne veulent pas d’enfants, vérifiant le calendrier la peur au ventre chaque mois. Mais, elles sont incapable de prendre la responsabilité de régulariser leurs rapport sexuel, leur corps. Les hommes que je connais se sont fait vasectomiser, se sont habitués au condom au point de presque en mettre trois à la fois ou ils  jouent à la roulette eux aussi. C’est un ou l’autre.

Je connais des gens qui ont eu des enfants. Ils traînent leur fatigue, leur vie et celle de leur progéniture, comme des valises extra large trop loadées. Ils ont « pris leur responsabilités » et échoué leur couple en même temps, devenant des parents en perdant leur identité d’homme ou de femme, et leur identité de couple. Ou ils sont devenus leurs propres parents, oubliant au moment de la naissance qu’ils avaient jurés de ne jamais le devenir.

Pour ma part, j’ai pris la pilule dès l’âge de seize ans. J’avais un chum steady, un soir il a enlevé mon chandail, j’ai aimé ça. Je me suis dit qu’on ne savait jamais, ça pourrait aller plus loin n’importe quand. Quelque mois plus tard, j’étais contente de prendre la pilule, pas contente de « le » faire.

Pendant plusieurs années, je n’ai jamais eu à me poser la question chaque mois. Je savais que j’allais avoir mes règles le lundi à 16h. Je prenais ma pilule blanche ou bleue ou verte chaque matin sans en sauter une. Je ne voulais pas tomber enceinte. Point.

Puis, entre 26 et 28 ans, mon horloge biologique s’est réveillée, mon inconscient s’en est mêlé et mes doigts se sont mis à échapper la pilule dans le trou du lavabo, à l’échapper dans la toilette, mon esprit s’est mis à l’oublier une fois de temps en temps. Mais, bon.

Entre 21 et 23 ans, j’avais eu un chum avec qui j’habitais, avec qui j’avais donc des relations régulières, et avec qui je ne prenais pas la pilule. Je ne me rappelle plus pourquoi d’ailleurs. Nous n’avions nullement l’intention d’avoir d’accidents. On faisait attention. J’étais régulière, c’était facile. Je ne suis même jamais passée proche de manquer un mois ou d’être en retard. Dans ma tête, je ne pouvais peut-être pas avoir d’enfants. Ça, c’est la pensée magique.

À 29 ans, j’ai fréquenté un homme pendant quelques mois. Appelons-le Martin, c’est si commun comme nom. Lui aussi était commun. Son salaire ne l’était pas pour un homme n’ayant pas terminé le cégep. J’ai été attirée par des qualités que je pensais qu’il avait, des suppositions basées sur ce qu’il faisait comme travail. Comme j’ai dit, finalement, il était banal. Ordinaire. Le genre de gars à préférer le pâté chinois et à en avoir mangé chaque semaine pendant des années parce que sa mère lui en faisait. Le genre de gars à s’habiller en bleu marin, en blanc et en noir. Le genre de gars qui décore son appart « design » dans les tons de beige, qui lit les livres coups de coeur Renaud-Bray, qui planifie ses voyages avec Le Routard, sans originalité. Comme je dis, je croyais qu’il avait certaines qualités qu’il n’avait pas. C’est entièrement ma faute.

Mais, la chimie physique était là. C’était facile, intense, fébrile. En même temps, il y avait bien des choses que je n’aimais pas de lui. C’était uniquement physique, il n’y avait aucune intimité même s’il prétendait m’aimer comme un fou (je pense vraiment qu’il était fou, son appartement était trop propre, il classait ses conserves par ordre alphabétique et son linge par couleur) et j’avais vraiment l’impression d’être une star de la porno quand j’étais avec lui. Il était distant, fuyant. Éventuellement, malgré le fait que je ne veuille pas d’Enfant avec lui, je suis tombée enceinte.

Je l’ai su dès le moment où c’est arrivé. Après de longues heures de disputes en personne et au téléphone, je suis allée chez lui, le matin, pour lui parler avant d’aller travailler. J’avais la clé, je suis entrée et je l’ai tellement surpris qu’il a failli me frapper. On s’est expliqué, on s’est excusé et, pour la première fois de ma vie, après une dispute j’ai fait du sexe-réconciliation. Tst-Tstststststs. Quelle mauvaise idée. Je ne l’ai plus jamais refait d’ailleurs. Mon Dieu que c’était bon. Doux, tendre. Je sentais tout, mon corps ne sentait pas les choses comme d’habitude. Je me sentais chargée, je ne me sentais plus humaine, vraiment. Je me sentais vraiment juste comme un être organique. Ma tête n’y était plus, pour une fois ! Ensuite, après, mon corps s’est mis à dire « Oh, Oh. » Ah. Non. C’est ma tête qui était revenue. Et j’ai su. Je le sentais. Je ne suis pas allée travailler ce jour-là.

Les semaines d’après, je me suis dit que c’était juste mon imagination. Que j’avais tout imaginé. Mais, je sentais mon corps qui changeait et je paniquais. Mes seins changeaient de volume et de texture, ils étaient comme de la guimauve. Moelleux et rebondissants. Plus ronds. Je voulais manger des hot dogs et de la réglisse rouge tous les maudits jours. J’étais tellement fatiguée que je m’endormais dès que je rentrais chez moi. Je ressentais une douleur sourde dans le bas-ventre comme si j’allais avoir mes règles, mais elles ne venaient pas. Pourquoi n’étais-je pas menstruée ? Tous mes symptômes auraient pu être dû à un syndrôme pré-menstruel. Mais, après consultation auprès d’une amie qui avait eu des avortements et un bébé, ils étaient aussi des symptômes de grossesse.

Premier test, négatif. Une semaine plus tard, deuxième test négatif, le test est périmé. Troisième test quelques jours plus tard, positif mais la ligne rose est très faible. Quatrième test, positif et la ligne est très foncée. OH.My.GOD. Panique. Joie féroce. Peur. Fierté. Peine. Ohmondieuohmondieuohmondieu. Qu’est-ce qu’on fait ? Ça ne fait que quelques mois qu’on se connaît. On ne se connaît pas vraiment. Il est hors de question que j’habite avec lui il me rappelle un gars que j’ai détesté, j’ai peur de lui des fois. Tout à coup que c’est un fluke et que c’est ma seule chance d’avoir un bébé ? Et si je suis une mauvaise mère ? Je n’ai pas d’argent, je vis dans un 4 et demi qui a seulement une chambre, je travaille à un endroit qui n’offre pas d’assurances ni de congés. Est-ce qu’on le dit ou pas ? Est-ce qu’on le garde ou pas ? Tout à coup que je traite mon enfant comme j’ai été traitée ?

Martin aurait voulu acheter une maison en banlieue, me marier, qu’on garde le bébé. Mais, je savais que ça ne marcherait jamais. Et, dans le fond, il ne voulait pas vraiment le garder. Je me demandais déjà où était la sortie, avec qui j’allais le tromper, moi qui ne trompe pas mes chums. J’étouffais déjà alors que j’étais seulement enceinte de huit semaines. J’avais peur de me transformer en toutes ces mères plates, fatiguées, débordées que je vois partout. D’avoir un monstre hyperactif, impoli, qui veut toujours tout, qui ne comprend pas le mot non.

Je me sentais envahie par un extra-terrestre, mon corps ne m’appartenait plus. J’avais mal partout, j’étais irritable et je détestais Martin. J’avais énorméement de sympathie pour Nathalie Petrowski.

Je pense aussi que lors de ma rupture avec Le Prince Charmant, j’avais jeté le bébé avec l’eau du bain. Fini le mariage, l’amour qui dure, les bébés, la maison, les voitures, la pelouse à tondre le samedi matin. Fini le chalet en été, le ski en hiver, les voyages une fois par année, la maison ancienne à rénover. Fini le futur, les rêves, les ambitions de couple. No Future. Je ne voulais plus jamais aimer sans avoir la certitude d’être aimée en retour. Je ne voulais plus jamais avoir autant mal, avoir le coeur qui déchire, être laissée alors que j’ai besoin de l’autre. Je ne voulais plus jamais être dépendante de quelqu’un. Plus Jamais.

J’ai laissé Martin. J’ai été chez le médecin en pleurant. Elle a tout de suite deviné la raison pour laquelle je venais la voir. On a pris rendez-vous à l’hôpital Saint-Luc. Je me sentais beige tout à coup. J’avais tellement de peine que quand je suis sortie de la clinique, les gouttes de pluie aurait pu être pour moi. J’étais seule avec mon petit parapluie rouge, gonflée de bébé, de réglisse rouge, de peine, de colère contre Martin qui ne comprenait jamais rien ! « J’aurais voulu qu’on le garde. » Ben là, il est un peu trop tard hein, maintenant que le rendez-vous est pris. Imbécile.

Martin est venu avec moi à l’hôpital. J’étais stressée. Lui, il souriait comme une marionnette des Aventuriers de l’espace. Dans chaque pièce, je pleurais, je pleurais. J’avais peur, j’avais de la peine. Moi aussi j’aurais voulu le garder, j’en aurais voulu une famille mais pas comme ça, pas avec lui. Je ne me sentais pas bien, je voulais m’en débarrasser et j’étais sûre à 100% de ma décision mais j’étais extrêmement triste quand même. Il fallait attendre à chaque étape de la procédure, c’était long. Les gens étaient froids. Martin était comme un spectateur, sans empathie. Je me sentais seule, vulnérable, allongée sur la table d’échographie. Il était assis sur une chaise. Alors que je pleurais, le médecin a plongé en moi sa machine pour voir le foetus, me faisant mal. J’ai recommencé à pleurer. J’avais mal au ventre, au vagin. Alors que le médecin ne voulait pas que je voie l’image sur l’écran, Martin pouvait, lui et il souriait comme un con ! Le médecin a retiré son « affaire ». J’étais gluante, c’était froid, j’avais la nausée. Je me suis relevée après un certain temps, j’entendais le docteur qui parlait avec une infirmière dans le corridor. Il parlait de moi. « Elle n’est pas sûre de sa décision. » J’étais tellement en colère. Je voulais partir. On me traitait comme un numéro, on me faisait mal, on agissait comme si un avortement ne voulait rien dire pour la personne qui le subissait, qui avait choisi l’intervention. J’en avais assez ! « Allez, on s’en va. Je veux aller chez Femina. »

Après avoir signalé au docteur que je ne voulais plus avoir mon avortement à l’hôpital, puis en avoir parlé avec une infirmière en lui disant que je ne supportais pas comment j’étais traitée, nous sommes allés au restaurant, Martin avait faim. Je lui ai dit que je voulais être traitée comme un humain et pas comme une vache sur la table d’un vétérinaire, que je voulais aller chez Femina et que c’est lui qui allait payer le 300$. « C’est remboursable par mes assurances? » Grr. »Oui ».

Alors, j’y suis allée. Avec Ma Soeur cette fois. Elle est toujours là quand je suis malade. Autrement, elle ne veut rien savoir. On a insisté pour que je dise « le foetus » et pas « le bébé ». Mais, pour moi, dans mon ventre, j’avais un bébé. J’avais un rêve perdu quelque part entre mes 23 et es 26 ans. J’avais aussi la peur au ventre. Et alors qu’on me rassurait, qu’on me disait que tout allait bien se passer, que je regardais la carte du monde « pinnée » au plafond, j’ai moi-même perdu la carte. Il semblerait que le relaxant qu’ils donnent pour déstresser les femmes aie cet effet sur certaines patientes. Je ne me rappelle de rien. Je me suis réveillée alors que le docteur et que l’infirmière me relevaient, je pleurais en disant que j’avais perdu mon bébé, que je n’avais plus rien. J’ai re-sombré. La fois d’après, je me suis réveillée sur un petit lit entourée d’autres patientes. Je me suis encore réveillée en pleurant. « Mon bébé, je l’ai perdu, je ne le trouve pas, je suis vide. Il est parti, mon bébé. » Dans les vaps, la fille. Je voulais voir Ma Soeur. Elle n’était pas là, je me demandais pourquoi elle n’était pas là, j’étais confuse.

J’ai mêlé ce jour-là avec celui où elle est venue me veiller à l’hôpital, elle avait les cheveux rouges, je pensais que Ronald McDonald venait me voir. Quand elle est apparue, j’étais mêlée, pourquoi n’avait-elle pas les cheveux rouges ? Après avoir dormi encore, on a fini par partir.

Je suis sortie dehors et la terre tournait encore comme si ce qui s’était passé n’avait aucune importance. Et c’est vrai qu’après quelques semaines, quelques mois, j’ai pensé que ça en avait aucune. Je continuais à travailler, je me suis fait un nouveau chum. Le fait que je ne me rappelle rien m’a beaucoup troublé. Plus d’un an après l’avortement, j’avais peur de tomber enceinte chaque fois que j’avais des relations sexuelles. J’avais vraiment peur. J’étais tendue.

Ça fait plusieurs années et j’ai l’impression que si on me regarde, je vais tomber enceinte. Je prends la pilule religieusement et je prends des condoms. Mais, pour moi, les spermatozoïdes sont maintenant des créatures investies de radars, hautement intelligentes et prêtes à tout pour remplir leur mission. Mon vagin et mon utérus sont prêts à tout aussi pour remplir leur mission et je considère maintenant mon corps comme étant pas mal trop fonctionnel et comme une terre très fertile dont je veux garder les cultivateurs le plus loin possible.

Finalement, le célibat n’est pas difficile pour ça. Depuis que j’ai été enceinte, ma vision de la sexualité a changé. De récréationnelle, elle est devenue fonctionnelle. J’ai enfin compris à quoi sert la sexualité. Mon corps a fait ce qu’il avait à faire. J’ai senti la puissance de la conception, de la fabrication d’un autre être humain. Peut-être pas jusqu’à la fin, pendant trois mois. Mais, le début était tout de même de même de la force turbo.

Bref, j’ai 32 ans. Et je ne sais toujours pas si je veux des enfants après tout ça. Je ne sais plus ce que je veux. J’ai flushé le bébé avec l’eau du bain après Le Prince Charmant et voilà que j’ai fini par flusher le bébé pour de bon, ma chance d’en avoir un. Je ne regrette pas ma décision. Je n’ai jamais regretté. On aurait pas été heureux. Mais, chaque fois que je vois une petite fille depuis quelques temps, mon coeur s’ouvre. Je deviens molle comme de la guimauve. Je sentais que j’aurais eu une fille.

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