Luc


J‘étais au secondaire. En deuxième secondaire, je pense. Ma meilleure amie s’appelait J.D., elle habitait à deux-trois rues de chez moi. En plus de se voir chaque jour à l’école, j’allais presque chaque jour chez elle. On écoutait de la musique : Corey Hart, Madonna, Boy George, Michael Jackson.

On n’avait pas de cours ensemble. Mais, on passait nos récrés ensemble. De toute façon, la passe intense de notre amitié on l’a passée au primaire à l’École Sacré-Cœur dans le quartier Nord. C’est là que J. et moi nous nous sommes connues. Elle portait des pantalons à carreaux. On les appelait ses pantalons « linge à vaisselle ».

Là, au secondaire, j’étais obsédée par un gars qui s’appelait Luc. Lui, il habitait derrière la maison de J. et il allait à la même école que nous, Édgar-Hébert. Ah, Luc. Je le connaissais depuis le primaire.

Luc, il était dans les cadets, il fumait du pot, il s’était fait jeter en dehors de plusieurs écoles. Il y avait plein de rumeurs à son sujet. Je ne savais pas quoi croire. En plus, il était menteur. Mais, ça, je ne le savais pas. J’essayais d’être ouverte d’esprit, d’être cool.

Il était du genre intense. Les filles collaient à lui comme les mouches au papier spirale. Et lui, il se débarrassait des filles comme on jette le papier spirale après une couple de jours. Avec facilité et dégoût. Pourtant, ce gars-là, il n’était pas particulièrement beau. Pas grand, maigre, dents croches, cheveux en bataille, yeux ordinaires. Belles mains nerveuses et bras d’artistes. Oui, il avait les bras et les mains d’un gars qui dessine, qui peint, qui passe son temps à « pas faire grand-chose ». Ah, il avait souvent des boutons pustuleux qui donnaient le goût de les péter. Ça, c’était vraiment intense et difficile à ne pas regarder.

Moi, j’en étais obsédée. Je le trouvais mystérieux. Il ne disait pas grand-chose mais il avait le don de me donner l’impression que j’étais privilégiée d’être en sa compagnie, de mériter son attention.

Un jour, en attendant l’autobus au coin de la rue des Érables, il m’a glissé un papier. Il me demandait si je voulais sortir avec lui, si je voulais être sa blonde. Je considérais avec méfiance son attention de Don Juan. Ben oui, j’étais flattée. « Ah, enfin, je savais bien que les filles avec plus de cerveau que de seins finiraient par dominer la planète…et les hommes. » Je lui ai demandé du temps pour y penser. Moi, la blonde d’un gars comme ça ? En plus, je ne savais pas ce que ça voulait dire. À 13 ans, je savais très bien qu’embrasser me dégoûtait, je n’avais pas de seins et que, finalement, je n’avais rien à offrir. Être intelligente, cultivée et lire tout le temps enfermée dans sa chambre, c’est pas grand-chose quand un gars veut que tu sortes avec. Je me disais que c’était pas pour mes beaux yeux. J’étais innocente mais pas pour Ça quand ça le concernais.

J’avais tellement de papillons dans le ventre. J’arrêtais pas d’y penser. Fallais-tu que je dise oui ? J’y ai pensé et repensé au point de presque oublier mais de considérer Luc comme un bien acquis, comme un gars qui devait quand même bien m’aimer. Je croyais qu’il m’appréciait, mieux, qu’il trippait sur moi depuis aussi longtemps que je trippais sur lui et aussi fort que moi.

Puis, est venu le jour où J. m’a appelée…

-Hey ! Luc, là, c’est-tu ton chum ?
-Non, mais y me l’a demandé pourquoi ?
Je sentais que quelque chose n’allait pas du tout.
-Ah. Y’as-tu demandé à ta sœur pour sortir avec aussi ?
-Hein ? Comment ça ? De quoi tu parles ?
-Ben je viens de la voir arriver chez lui en vélo.
-Je comprends pas. Ma Sœur ?
-J’ai vu ta soeur arriver en vélo dans l’entrée de Luc, sonner à la porte sur le côté. Ils sont en avant de la maison.
-Non, non, non. Ça se peut pas. Pourquoi elle irait le voir? Je m’en viens!! Euh, peux-tu les espionner ?
-Tu veux que je les espionnent ?
-Ouin, peux-tu faire le tour de la maison? Passer par ton terrain ?
-Ok, mais kessé je fais s’il me pogne ?
-Je m’en viens.

J’ai pris mon vélo, j’ai pédalé tellement vite. Mais ça passait trop lentement. J’avais mal au cœur. J’avais les mains moites et glacées. Je sentais, je savais donc que c’était vrai mais je ne comprenais pas comment Ma Sœur pouvait me faire ça à moi. J’ai débarqué de mon vélo et je l’ai laissé tomber, j’ai couru tout le long du terrain de J. C’était le soir, le soleil se couchait. Le gazon était déjà plus froid. J’ai rejoint J. sur le côté de la maison de Luc.

-Elle l’a embrassé.
-Uuuuuhhhh.
Je regardais la scène sur le balcon. Ils étaient collés sur un petit banc. Ils se tenaient les mains.

Je me mets à pleurer. Ma gorge fait mal, ma tête fait mal, j’ai mal au cœur. Je pense que la terre vient d’arrêter de tourner. Comment ça se fait qu’il m’a demandé à moi de sortir avec lui et qu’il l’embrasse, elle ? Comment ça se fait qu’elle fait ça, elle ?

Je laisse Julie là et je cours jusque chez moi.

-Hey ! Ton vélo ! Es-tu correct !
-Noooooon !

À ce point-là, c’est clair que Ma Sœur a dû entendre et Luc aussi. Mais je m’en fous. Je veux tuer. Je veux mourir. Je veux me faire mal tellement j’ai mal. Je veux oublier, je veux devenir aveugle et sourde et oublier.

Arrivée chez moi, je pleure tellement fort qu’on dirait que j’ai perdu mon p’tit. Quand mes parents arrivent de travailler, il sortent de l’auto et me demandent ce qui se passe. Je les revois, les yeux ronds.
-C’est ELLE !!! Elle m’a volé mon chuuuuuuuuuuuummm ! Elle m’a volééé mon chuuuuuummmm !!!
-Mon Dieu, tu pleurais tellement fort que je pensais qu’on t’avais arraché un bras.
Ça c’est ma mère. D’une phrase, elle anéantit toutes les émotions, la peine que j’ai le droit de ressentir. Elle a le don de ne pas écouter ce qui se passe aussi.
-AAAAAAAAAAAAAAAHHHHHH !!!
-Calme-toi là, ça va passer.
-Non, ELLE a embrassé Luuuuuuuuucccc !!!
-Rentre en-dedans, le voisins, là.
Je rentre dans la maison.
-Un chum, ça se vole pas. Ça se laisse voler.
Ça, c’est le chum de ma mère. Il connaît ça, les gars, lui. Mais il a pas encore compris les filles.
-AAAAAAAAAAAHHHH, elle me l’a volé, OUI, elle me l’a volééééééééééééééééé
– C’était vraiment ton chum?
-Il me l’avait demandééé, j’avais pas décidéééé, elle le savaiiittt !!!
-Ah. Alors, c’est fair game. Bon, arrête de pleurer, là, comme j’ai dit, un chum ça se vole pas.
-Le drame, le drame.

j’ai failli défoncer les escaliers en descendant pour aller dans ma chambre. J’ai claqué la porte. J’ai pleuré encore plus fort. Assise sur le plancher, à côté de ma porte, je me suis tapé la tête une couple de fois sur le mur pour me soulager. Et oui, ça a fait du bien.

Non, Ma Sœur n’a eu aucune conséquence pour ses actions. Je crois qu’elle s’est excusé à contrecoeur quand elle a eu près de 27 ans. Elle en avait 10 ou 11 au moment du drame. Elle ne pensait pas mal agir. Ben oui, c’est ça. Et Darth Vader est doux comme un agneau.

Oui, on s’est crêpé le chignon ben comme il faut. Je l’ai traitée de salope souvent, de pute même. Je ne lui ai plus jamais fait confiance. Chaque fois qu’un de mes chums la trouvais fine ou belle, je la démolissais et je racontais cet incident. C’est con. C’est un incident arrivé au début de l’adolescence. Mais ce n’était pas la première fois ni la dernière. Il y a même eu un gars avec qui j’ai su que ça arriverait et j’ai eu raison. Je ne savais pas quand ça arriverait, mais j’ai eu raison. Ça a pris quatre jours de fréquentation. J’étais malade, il était venu me voir à la maison. J’étais dans ma chambre, il était au salon, elle en a profité pour l’embrasser. Je me suis contenté d’en finir avec lui et de la mépriser, elle, une fois de plus.

Inconsciente de ses actions, incapable de s’excuser, narcissique.
Mais, en quelque part, à ce moment là, elle m’a rendu service en sautant sur des cons, des salauds. Des insectes.

Mais, Luc, c’était mon obsession. Aller chez lui et l’embrasser c’était une trahison. Une de plus. Son existence était déjà quelque chose de pénible à endurer, c’était la trahison de mes parents. Qu’elle n’ait aucune conséquence pour ses actions, c’était une autre trahison. Mes sentiments n’avaient aucune valeur aux yeux de mes parents. Je n’étais pas assez importante pour qu’ils dealent avec moi.

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