La grosse vie sale


Ça fait des années que nous sommes ensemble. Dès le départ, ça a été merveilleux, doux, gentil, calme. Platte mais sécurisant. Et je sais, ça. C’est ce que je voulais. C’est ça que ça me prenais pur m’engager.

Nous nous sommes rencontrés au travail. Nous étions collègues au département des bas-culottes, un emploi fortement convoité au La Baie Centre-Ville. Tout de suite nous avons vu que nous étions faits pour être ensemble juste à voir comment nous avions la même façon de classer les bas diaphanes, les bas de cotton, les bas genoux…un rêve. Voir ses mains carresser les bas Diam’s, ça me donnait des frissons. Le voir habiller les mannequins de plastique blanc, ça me donnait envie qu’il me déshabille les jambes en plein jour au milieu de l’allée du département. Ses mains étaient et sont toujours fines, douces, manucurées.

Je voyais une belle ligne droite. Pas de tournants, pas de croches ou de montées. Ni de descentes. Nous avons su tout de suite que nous avancions sur le même chemin vers la même destination. La mort, quand nous serions vieux et que le Jell-o vert avec des morceaux de pommes serait ce qui nous émerveillerait le plus pendant la semaine. On garderait la purée de pruneaux pour la fin de semaine.

Oubliez la rivière tranquille. Même la rivière tranquille est mouvementée comparée à ce qu’on vivait. Oui, je l’aimais. Je l’aime. Je ne sais plus trop.

Nous avions les mêmes envies au même moment. Nous disions que nous étions télépathes parce que nous complétions les phrases de l’autre. Nous voulions travailler chez La Baie pour toujours, vivre ensemble, avoir des enfants et une cave à vins. Nous rêvions de magasiner chez Breault et Martineau, de posséder un mélangeur Kitchen-Aid rouge.

C’est ce que nous avons fait. 15 ans plus tard, nous travaillons toujours chez La Baie. Je pense que c’est là que ça a commencé…quand j’ai décidé d’aller en cuisine. Un au rayon des bas-culottes et l’autre est parti travailler dans le rayon cuisine. Moi, je me suis séparée de notre couple au travail.

Deux semaines après notre rencontre, nous vivions ensemble dans un 3 ½ sur le Plateau. Le loyer est de 500$, une aubaine. Quand on le sait, quand on le sens, vous comprenez ? Quand on rencontre la bonne personne ? Nous avons laissé nos chums/blondes respectifs et j’ai paqueté nos affaires pour aller vivre avec lui. J’avais à peine 15 boîtes, une table et un four. Bye bye Ahuntsic, bye bye la Main. Bienvenue sur le Plateau. Pas loin de chez Farfelu et de Mont-Royal Hot Dog.

Pis, après une couple de mois, nous avons commencé à se pratiquer fort à faire des bébés. Mettons que se pratiquer fort c’était une fois par semaine, le mercredi soir, après les émissions. C’était peut-être pas assez fort…Mais, bon, nous avons décoré un coin du salon en vert sauge. Nous ne voulions pas de rose ou de bleu et le jaune me faisait penser à la possibilité d’avoir un citron comme enfant. C’était un peu serré.

Quand nous sommes enfin tombé enceinte 6 mois plus tard, nous avons pris panique. Nous n’avions même pas de vraie chambre pour le bébé ! Pas de porte pour notre propre chambre ! Pas de place pour une poussette ! Nous sommes encore déménagés. Quelques rues plus loin, on a pris un 6 ½ parce que nous voulions avoir plusieurs enfants. Avec un peu de chance, zéro citron.

Moi, j’ai toujours pensé que c’était ça, la vie. Travailler, se marier, avoir des bébés. Pis une tondeuse ou une cave à vins. Aller chez Breault et Martineau en se tenant la main. Si on est à l’aise, tout avoir. La grosse vie sale. Nous avons toujours pensé ça. Pis à deux, ce que nous pensions est devenu plus fort puis une réalité.

Là, nous avons même notre cave à vins dans la pièce à débarras. Nous aimons feuilleter la circulaire de la SAQ. Nous choisissons ce qui est en spécial. C’est pas mal ça, c’est vraiment amusant. C’est pesant quand on revient à la maison et nous avons un sentiment d’accomplissment en plaçant les bouteilles dans le rack Ikea. je me sens presque éduquée, intelligente, cérébrale (c’était un de mes mots du jour sur le calendrier cette semaine).

Maintenant, j’ai tout, tout, tout ce que j’ai toujours désiré. J’ai réalisé mes rêves. Alors, je passe à autre chose. C’est beau la grosse vie sale, mais je m’ennuie. J’ai accouché il y a quelques semaines, la cave à vins est remplie (le rack est plein, il n’y a plus de trous où glisser les bouteilles) et j’ai eu la job de mes rêves. Il est temps que j’essaie autre chose !

Peut-être que je pourrais viser plus haut ? Avoir une galerie, rencontrer quelqu’un avec qui le bonheur ne sera pas aussi facile, simple et tranquille ? Peut-être que je pourrais avoir un passe-temps ou deux. Le tricot ou le crochet peut-être. Le macramé, c’est dépassé, bien dommage.

En tout cas, c’est pas mal ça. 32 ans, mes rêves ont été réalisés. Je trouve que j’ai eu une vie accomplie. Je l’aimais, je pense que je l’aime encore. Je pense. Ouin.

Je lui laisse le bébé, la cave à vins et la future tondeuse. Il sera heureux, il voulait la même chose que moi. Je vais aller travailler chez Simon’s où de nouveaux défis m’attendent.

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